Le développement insulaire en quête de modèles

JPEG

Isolement, ressources comptées, vulnérabilité aux changements globaux, les îles sont des mi-lieux physiques, sociaux et culturels singuliers et en pleine mutation. Des recherches dans le domaine économique, géopolitique, sanitaire ou écologique, permettent de distinguer les contours de cette spécificité insulaire débattue et de percevoir son rôle dans les transitions à l’œuvre. Pour Michel Laurent, Président de l’IRD, « la recherche peut contribuer à apporter des éclairages et des réponses aux questions de développement de ces territoires insulaires particulièrement vulnérables. L’IRD, en tant qu’organisme national de recherche, a vocation à y contribuer avec ses partenaires ».

D’Ulysse à l’ONU, des mythes aux débats d’experts, les îles et l’insularité ne laissent personne indifférent. « Pour le commun des mortels, ce sont avant tout des lieux d’utopie et de rêve, en marge du monde et de sa temporalité, explique le géographe de l’IRD Gilbert David. Mais pour leurs élus politiques, ce sont surtout des espaces de contraintes et de grande vulnérabilité, dont le développement pose des problèmes spécifiques du fait de la taille réduite des territoires, de leur isolement et de l’incapacité de leurs économies à peser sur le marché inter-national. »

Au nombre de 34, les petits États insulaires représentent 1/5 des pays membres de l’Organisation des Nations Unies, laquelle intègre désormais l’insularité comme une variable intangible des relations internationales et de la problématique du développement. Mais cette singularité insulaire acquise au plan politique fait toujours débat, notamment dans la sphère scientifique. À l’exception de Singapour et Bahreïn, la plupart de ces pays sont pauvres. Longtemps, les économistes ont mis leurs difficultés sur le seul compte de leur taille réduite. Mais en 2002, une économiste de l’Université de Corte a montré que l’éloignement par rap-port aux principaux foyers de consommation et « centres de commande du système Monde » est une variable explicative tout aussi pertinente. « Dans le domaine économique, il existe donc bel et bien une singularité insulaire, note le chercheur. Et c’est également le cas en matière de relations sociales et d’appréhension de l’espace, comme l’a montré une sociologue de la même université. » En revanche, pour les géographes, les îles sont toujours plus ou moins bien, des licences à des opérateurs étrangers. « L’économie de rente n’est pas une singularité insulaire mais elle pourrait demeurer un élément central de la viabilité des petites îles, face aux contraintes de l’insularité et de la globalisation », conclut le géographe.

JPEG

Face aux défis du développement, les îles ne sont pas toutes logées à la même enseigne. « Seuls 9 des 34 États insulaires membres de l’ONU comptent plus d’un million d’habitants, le seuil minimal pour envisager une politique économique fondée sur la substitution des importations, explique le géographe Gilbert David. Pour la majeure partie donc, le marché local est trop étroit et l’économie est condamnée à se tourner vers l’extérieur, à condition d’avoir les ressources nécessaires. » Dans cette quête d’ouverture au monde des économies insulaires, le tourisme est un secteur clef. « Mais la crise économique exacerbe la concurrence entre îles, note le chercheur. Le facteur coût/qualité devient prépondérant dans le choix des destinations, et les archipels les plus éloignés sont réduits aux produits très haut de gamme. » Pour eux, il semble illusoire d’espérer émerger autour de cette seule activité… Pour ces petits États insulaires, la création de zones franches portuaires peut aussi constituer une opportunité intéressante. Nombre d’entre eux ont d’ailleurs tenté l’aventure dans les années 1990 à 2000. Mais l’équilibre du modèle est fragile. Il suppose des coûts de main-d’œuvre peu compatibles avec la large place des produits importés dans la consommation locale, dont les prix sont majorés des frais de transport et des taxes à l’entrée. « L’expérience n’a pu fonctionner que tant qu’il y avait des clauses préférentielles d’accès au marché européen », indique le spécialiste. Et pour les pays insulaires les moins bien lotis, le salut est parfois dans l’exil. La main-d’œuvre trouve à s’employer sous des cieux plus prospères et le secteur économique prépondérant est celui des transferts monétaires des migrants. Finalement, dans la course au développement, les plus avantagées sont les grandes îles formées d’un morceau de continent ou les plus isolées. Dis-posant de bonnes surfaces cultivables ou de richesses minières, comme Madagascar ou la Nouvelle- Calédonie, ou contrôlant une vaste zone d’exclusivité économique, elles ont d’indéniables atouts. « Pour autant, cela ne suffit pas toujours car, là aussi, la concurrence des pays continentaux est rude pour ces territoires contraints à importer une bonne part de leur intrants, équipements, énergie et nourriture, note t- il. Le démantèlement des prix de soutien ac-cordé par l’Union Européenne aux petits États insulaires, sous la pression de l’OMC, fragilise ainsi leurs perspectives de développement. » L’économie bleue, ou l’exploitation des ressources halieutiques dans un rayon de 370 km autour des côtes, favorable aux archipels isolés, connaît elle aussi quelques limites.
Les grands pélagiques recherchés ne sont résidents toute l’année qu’au voisinage de l’Équateur et l’armement d’une flotte de thoniers dépasse souvent la capacité des États concernés. Ils sont donc contraints de monnayer, plus ou moins bien, des licences à des opérateurs étrangers. « L’économie de rente n’est pas une singularité insulaire mais elle pourrait demeurer un élément central de la viabilité des petites îles, face aux contraintes de l’insularité et de la globalisation », conclut le géographe.

JPEG

Source : Sciences au Sud, le journal de l’IRD n°70, 3ème trimestre 2013, p. 9.

Retrouvez la publication complète en cliquant ci-dessous :

PNG

Dernière modification : 16/09/2013

Haut de page