Le portrait de la femme du mois

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Bonjour Moinéacha, tout d’abord merci de nous accorder cet entretien. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous décrire vos activités ?

Bonjour, et merci. Je suis Moinaécha Mroudjaé, connue sous le nom de Madame Saïd Islam. Je suis actuellement maire de la localité de Bandamadji-Itsandra, je suis présidente de la plateforme locale des femmes en politique dans le cadre de l’océan Indien. Je suis également la vice-présidente qui assure actuellement l’intérim de la présidence de l’association des Maires de Ngazidja. J’ai été ministre chargé de la promotion du genre, des droits de l’enfant et de la protection sociale, et également commissaire à la condition féminine.

Comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser à la politique, et comment avez-vous eu envie de faire de la politique en tant que femme ?

C’est une question pertinente. Tout d’abord je suis née dans une famille politique, mes parents étaient des acteurs de la politique aux Comores. Bien sûr je n’en suis pas venu à la politique dès le début, mais très tôt j’ai eu envie de m’investir à travers les associations.
J’ai commencé dans une association de scout, et c’est là que j’ai appris comment on s’organise, on gère des conflits, comment on vit en association, et comment on travaille en équipe.
J’ai eu envie de m’investir dans la vie sociale, et donc j’ai rejoint ma première association pour la cause des femmes. Celle-ci se nommait l’ « Association féminine pour l’enfance nécessiteuse aux Comores ». J’ai commencé avec cette structure, ce qui m’a permis d’apprendre à travailler avec rigueur, parce que gérer une association c’est être dynamique, sociable, mais aussi humain. J’ai travaillé avec plusieurs autres associations avant de rejoindre la politique.
Cette transition s’est effectuée lorsque j’ai rejoint le « comité national révolutionnaire » de feu Ali Soilihi.. J’ai commencé par faire partie des comités de village, puis je suis monté en grade pour rejoindre le comité national.
Ensuite j’ai appris à vivre dans une association qui était plus un parti. C’était le parti Maecha Bora auquel j’ai adhéré, et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée sur la scène politique comorienne.

Quelles sont les difficultés qu’une femme politique rencontre aujourd’hui aux Comores ? Pensez-vous qu’elle rencontre plus de difficultés qu’un homme ?

Les difficultés nous en rencontrons ! Pourquoi ? Parce que jusqu’ici les comoriens veulent mélanger si je puis dire la religion, la culture, les mœurs. Les hommes disent que les femmes doivent rester à la maison, ou bien travailler seulement dans le domaine de l’enseignement, de la santé, ou bien comme secrétaire.
Or dans le Coran rien de tout ça n’est marqué ! La femme doit travailler, la femme doit compléter l’homme, et être un partenaire privilégié pour l’homme.
Une femme comorienne doit savoir ce qui est dit dans la religion, et être informée du contenu du Coran, ou elle sera piétinée car on lui imposera des règles qui n’existent pas.
Donc je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, on dit aux femmes qu’elles ne peuvent pas faire de politique.
Si il règne un climat de confiance avec sa famille je pense qu’on peut faire de la politique sans problème. Sans cette base saine construite sur le cercle familial proche, les amis, on ne peut pas réussir.

Comment se déroule votre travail au jour le jour avec les hommes ? N’y a-t-il pas de frictions par rapport au fait que vous soyez une femme, et que vous donniez des directives à des hommes ?

Il est vrai que c’est difficile. J’étais la directrice du Projet d’appui au développement local sur financement de la Banque Mondiale pendant 7 ans, et c’est vrai qu’au départ j’avais des difficultés. Notamment par rapport au fait que je travaillais essentiellement avec des hommes, parce que parmi ces derniers, beaucoup sous estimaient les capacités d’une femme.
Même comme Ministre au gouvernorat de la Grande Comore j’ai rencontré des difficultés, notamment les jours de conseil, car les hommes ministres avaient tendance à minimiser notre présence. Nous étions deux femmes sur huit ministres, et donc les six hommes voulaient être au dessus de nous. Afin d’être irréprochable, et de ne pas pouvoir subir de reproche, nous faisions notre travail de façon à obtenir les meilleurs résultats possibles. Nous tentions d’être meilleures que les hommes pour leur démontrer notre efficacité.

Pensez-vous qu’il est important de mettre une politique de reconnaissance de l’importance de la place de la femme aux Comores ?

Ce n’est pas une chose à mettre en place. Il faut que les femmes s’imposent par elles mêmes. Les femmes comoriennes ne rencontrent pas les mêmes difficultés que les femmes africaines par exemple, car nous possédons des atouts qui sont positifs.
Il faut que les femmes quittent leur timidité car maintenant presque toutes les portes sont ouvertes pour les femmes, on peut parler en place publique ce qui était interdit avant. On peut s’assoir et discuter avec des hommes, mais il faut qu’on s’impose, qu’on ne soit surtout pas intimidées par les hommes.

Comment vous faites personnellement pour arriver à concilier votre vie de famille et votre professionnelle ?

C’est un peu difficile, mais ça nécessite beaucoup d’organisation. C’est d’autant plus ardu lorsqu’on a des enfants en bas âge.
Mes enfants sont grands aujourd’hui et je n’ai pas à souffrir de cette difficulté.
J’essaye de m’organiser avec mon mari, car ce n’est pas parce que je fais de la politique que je dois abandonner ma vie familiale.

Est-ce que vous pensez qu’un jour il y aura une femme comorienne, présidente de l’Union des Comores ?

OUI. Ca se prépare (rire). Même si les hommes tentent de nous stopper, c’est en bonne voie. Dernièrement une femme était candidate aux primaires de Mohéli, malheureusement elle n’a pas été élue ni soutenue par beaucoup de femmes, mais c’est en cours de préparation.
Je sais qu’aux prochaines élections, que ce soit au niveau du gouvernorat ou la présidence il y aura des femmes.

C’est plutôt une bonne nouvelle pour les Comores alors ?

Oui, même si on tente de nous intimider, nous aurons un jour une femme comorienne présidente.

Pouvez-vous nous parler un peu plus de vos activités associatives ?

Dorénavant je n’ai plus que deux associations. J’ai l’Association des Maires de Ngazidja, et j’ai celle de la Plateforme Nationale des Femmes en politique. Mais en général les associations des Comores ont des problèmes.
La première difficulté est celle d’obtenir un local. Or ne pas avoir de local interdit toute domiciliation.
Une seconde difficulté est le bénévolat… Depuis 15 20 ans les associations fonctionnaient sur le principe du bénévolat, hors les femmes ne veulent plus travailler selon le principe du bénévolat. Le problème est alors le fait que les associations n’ont pas de fonds de roulement pour pouvoir fonctionner, et ne peuvent se permettre de verser un salaire.
Dans l’association des maires, tous les maires ont une activité annexe, un travail. Nous venons de signer un protocole d’accord de coopération décentralisée avec la Seine Saint Denis, donc nous avons eu un budget qui nous permet de louer un local, de payer un chef de projet, donc je suis confiante dans la réussite de ce projet.
Avec l’association de la plateforme que je gère, nous sommes en train de nous battre, et de faire un plaidoyer auprès du gouvernement comorien afin d’avoir un local, et à partir de là nous verrons comment créer un secrétariat permanent. Nous sommes d’ailleurs en train de nous occuper de mobiliser des ressources financières et humaines pour ce secrétariat.
Nous devons prendre les choses en main, et ne pas attendre qu’un bailleur de fonds nous donne un financement pour faire fonctionner notre association.

Quels sont les grands axes d’améliorations pour la place des femmes aux Comores ? Ne pensez-vous pas qu’il est nécessaire de mettre en place par le biais de l’éducation une forme de sensibilisation pour l’égalité homme femme ?

Ca fait parti des axes de travail de la plateforme des femmes en politique. Nous devons faire des conférences dans les écoles, dans les collèges, les lycées et les universités pour sensibiliser et impliquer ces jeunes.
Quand on regarde entre ma génération et celle actuelle, les jeunes ne s’intéressent pas à la vie politique, bien qu’ils s’intéressent quelquefois à la vie associative.
Il faut que les jeunes femmes réussissent aussi bien que les jeunes hommes, car ici aux Comores pour un diplôme égal, il y a un salaire égal, nous n’avons pas de problème sur ce sujet.

Vous êtes plutôt optimiste donc, vous pensez que l’égalité sera une chose effective ?

Oui je le crois. Je suis très confiante, et surtout grâce au nouveau président qui est très attaché à la question de l’égalité, et qui a nommé beaucoup de femmes à des postes importants. On veut qu’il y ait une parité.
Bien avant la campagne électorale il a toujours voulu travailler avec les femmes, et surtout valoriser le travail des femmes, depuis son élection on voit une continuité dans sa politique pour le genre.

Oui mais il y a aussi Madame Ikililou qui est très active, et qui est un allié de poids pour vous, non ?

Oui, Madame Ikililou vient des associations, elle a toujours été très investie dans les domaines liés à la parité, et la reconnaissance des femmes aux Comores.
Nous pensions après l’élection de son mari qu’elle se détournerait de son combat, mais pas du tout. Elle nous aide beaucoup dans nos démarches et nous soutient dans nos projets.

Tout à l’heure vous avez évoqué les bailleurs de fonds pour les associations, j’aimerais que nous parlions des bailleurs de fonds au sens plus large. La France est un pays qui participe activement à la coopération pour le développement des Comores, au travers notamment de son Ambassade, Comment voyez-vous l’aide de la France aux Comores ?

Auparavant, il y a 20 ans nous ne connaissions pas l’aide de la France aux Comores. En fait la France aidait les Comores, mais nous ne ressentions pas les effets de cette aide, ou en tout cas moins.
Mais depuis bientôt 10 ans la France a changé de politique, notamment par un renforcement de sa présence grâce à un travail de proximité plus important. Par le biais du SCAC notamment la France aide énormément les associations de développement.
Il y a le FSD, le Fond Social pour le Développement qui a beaucoup contribué aux actions communautaires de développement.
Il y a aussi le programme du PCUC, le Programme de Co-développement pour l’Union des Comores, qui a aidé les Mairies ainsi que les associations, et qui a donné une visibilité à l’action de la France pour la base de la société comorienne.
Je pense que la France doit continuer dans cette voie là, parce que c’est une politique d’aide qui est palpable pour les comoriens. Grâce à ces aides nous avons eu une médiathèque construite à Mvouni, une école maternelle à Mbéni.

Je crois justement savoir que dans le cadre du Programme du Co-développement pour l’Union des Comores, votre mairie a bénéficié d’une aide pour un programme de développement économique, comment avance ce programme ? Comment va-t-il se traduire ? Quel sont vos avancées dans ce programme ?

Nous avons bénéficié d’un financement du projet co-développement pour un projet générateur de revenus, mais vous savez aussi bien que moi qu’il est compliqué dans le pays de mettre des projets pareils en place. Cependant ce projet va se concrétiser bientôt, nous avons identifié des artisans qui vont ouvrir le magasin artisanal, et si ce n’est pas aujourd’hui ou demain, nous allons signer une convention pour l’ouverture de notre projet de restauration.
Je pense que ce mois-ci nous allons lancer nos activités, mais c’est très difficile pour nous de démarrer, je le dis honnêtement, nous avons rencontré des difficultés.

Quelles difficultés ?

Les gens n’ont pas l’habitude d’avoir un travail autonome, ils ont toujours besoin d’être épaulé par quelqu’un, et comme nous avons demandé aux artisans de travailler en association pour que chacun montre ses talents, et que chacun arrive à être autonome et être un employé. Le but final est de travailler et faire travailler, et ainsi générer des revenus. Mais il y a eu beaucoup de sensibilisation, de formation afin de mener à bien ces objectifs, et je pense que nous allons avoir un bon résultat dans les semaines à venir.
Juste avant de venir vous rencontrer, j’étais en réunion justement avec des artisans qui souhaitent exploiter le site, et c’est un bon départ. Donc les choses avancent.

Je sais aussi que votre mairie a amorcé un partenariat avec la mairie du Kremlin Bicêtre en France, j’aurais aimé savoir par quels moyens compter vous réussir à créer une véritable coopération décentralisée ?

Je dois voyager à partir du 20 avril en France afin de me rendre au Kremlin Bicêtre, car nous avons pris du retard, notamment concernant l’élaboration de notre plan d’action. Bien que nous ayons mis du temps, ce plan est prêt et c’est pour cette raison que je dois me rendre en France, afin de présenter ce plan d’action, et aller discuter avec les représentants du Kremlin Bicêtre afin de parvenir à une vraie coopération décentralisée.

Quels conseils donneriez-vous à une jeune comorienne qui aimerait s’engager en politique ?

La première des choses est qu’elle doit être respectueuse, car c’est un pays où il existe beaucoup de difficultés. Il faut dans un premier temps posséder un socle familial solide, ainsi qu’une bonne réputation dans son environnement immédiat.
Ensuite elle doit étudier, car sans éducation on ne peu pas réussir. Il faut savoir ce qu’on veut. Il faut avoir beaucoup d’ambition. Personnellement j’ai toujours eu de l’ambition depuis mon plus jeune âge.

Dernière question, quels sont les prochains combats qu’il vous reste à mener ?

Mon combat actuel est de sensibiliser les femmes pour qu’elles votent aux élections communales, car la politique commence par là.
J’ai appris beaucoup de choses en politique en commençant par la base. J’ai reçu des coups, j’ai appris à me battre, et mon ambition est de former des jeunes femmes pour qu’elles se rendent aux élections municipales qui se tiendront prochainement.
Mon deuxième combat est la sensibilisation des jeunes à la politique. J’aimerais que les jeunes, et surtout les jeunes femmes prennent conscience de l’importance de la politique. Sinon les hommes politiques ne nous donneront pas leur place, il faut aller leur prendre.
Mon troisième combat est une ambition personnelle, je voulais aller un peu plus haut que ce que j’ai déjà réussi à faire. J’ai été maire, ministre, j’aimerais aller aux élections. Je ne sais pas si ce sera les élections législatives ou présidentielles, mais je ne suis pas encore fatiguée, et je voudrais embrasser d’autres responsabilités.

Merci beaucoup pour le temps que vous nous avez accordé, nous vous souhaitons une bonne continuation et une bonne réussite dans vos projets aussi bien personnels que professionnels, et nous espérons continuer de travailler avec vous.

Merci beaucoup, je renouvelle ma reconnaissance à l’Ambassade, et je continue de demander un peu plus d’encadrement, que ce soit par l’Ambassade ou mes amis comoriens. Je demande un peu plus de confiance parce que ça nous manque. Nous devons encore être encadrées dans nos projets de femmes en politique.

Je tiens à remercier aussi le secrétaire générale de la COI qui jusqu’ici nous aide et nous soutient pout que la Plateforme des femmes en politique de l’Océan Indien, puisse aider les femmes de l’Océan Indien participe aux décisions politiques de leur pays, qui sont d’une grande importance.

Dernière modification : 11/04/2012

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