Le portrait de la femme du mois

Petite fille et filleule de Djoumbé Fatima, Anne ETTER est l’auteure du livre A Salima de Mohéli dernière reine comorienne, la fidélité d’une petite-fille, publié aux Editions KOMEDIT cette année. Nommée chancelière de l’Ordre de Mohéli par le gouverneur en exercice, M. Mohamed Said Ali, elle s’est distinguée par ses nombreuses actions en faveur de la population insulaire. Elle est également présidente de l’association pour le développement des iles Comores (ADIC), créée en 1999.

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A la fois petite-fille et filleule de Djoumbé Salima, dernière reine de Mohéli, est-ce le devoir de mémoire ou la curiosité d’en savoir plus sur vos origines qui vous ont conduite à dédier un ouvrage à son histoire ?

La curiosité d’en savoir plus sur mes origines, un devoir de mémoire que je me devais de faire et bien d’autres raisons encore. Certaines sont encore inexpliquées, il y a eu aussi le désir de réhabiliter le souvenir de ma grand-mère, que la presse a souvent romancé d’une façon assez inexacte voire irrespectueuse.

Dès mon plus jeune âge je m’intéressais à l’histoire des Comores et plus spécialement au rôle qu’avait pu être celui de ma grand-mère SALIMA. Cette reine qui est partie à l’âge de 12 ans, à la Réunion « parfaire ses études » sur les instructions de Monsieur le Gouverneur PAPINAUD et qui n’a jamais pu revoir son île, pourquoi et comment s’était-elle retrouvée en Bourgogne ?

Le désir de retrouver la terre natale de Salima m’a poursuivie, et cela n’a pu se réaliser qu’à l’issue de ma vie professionnelle et de celle de mon mari. C’est ainsi que nous avons fait le pari de retrouver une partie de mes racines à Mohéli en 1996. Nous souhaitions nous fondre dans l’anonymat, mais Mohéli nous a accueillis et l’histoire nous a rattrapés.

C’est un accueil chaleureux qui nous a été réservé. Mais ce voyage m’a laissé perplexe. J’ai pris rapidement conscience du vécu quotidien des habitants, de l’espoir qui naît au sein de la population ainsi que celle d’une famille pour moi lointaine. Cette question ne cesse encore de m’obséder.

Qu’attendent réellement de moi les Mohéliens ?

Dans ce livre, vous évoquez vos projets de soutien envers la population mohélienne, notamment l’action « une moustiquaire, un enfant sauvé » menée en 1998 et la mise en place du premier point de captage du plateau de Djandro en 2001. Pourquoi avez-vous souhaité vous investir personnellement sur le terrain, au-delà des programmes existants ?

J’ai senti très vite que je ne pouvais quitter Mohéli sans retour. Il me fallait trouver un projet qui touche toute la population. Le paludisme à l’époque sévissait et de ce fait perturbait la vie économique. Ce qui m’a le plus touchée, ce sont les nombreux décès d’enfants dus à cette endémie. Pour toutes ces raisons je me suis engagée dans ce combat, celui du développement, entraînant dans cette aventure mon mari et tous mes amis en prenant soin d’informer de mes intentions le gouvernement, les ONG, l’OMS etc. Parallèlement j’ai fait une enquête sur les projets en cours et avec l’accord des partenaires locaux j’ai cherché un complément d’appui à leurs projets. C’est alors que le projet de prévention a vu le jour par le programme de la moustiquaire imprégnée.

Il me fallait faire mes preuves auprès des bailleurs de fonds, j’ai investi personnellement des fonds et le projet « une moustiquaire imprégnée, un enfant sauvé » a vu le jour, un premier voyage avec un lot de moustiquaires distribuées dans quelques villages, et l’appui précieux de la Coordination Nationale des associations de Mohéli ainsi que l’Association des Mohéliens de France. Une enquête a suivi, des cahiers pour commentaires ont été remis à chaque responsable des villages et nous nous sommes rendus très vite compte qu’elles ne correspondaient pas aux besoins de la population ni à celles distribuées par les ONG, trop courtes c’est ainsi que nous avons avec les mamans-couturières de Mohéli et une formatrice venue de France dessiné et confectionné un nouveau modèle. Nous avons aussi envoyé de France des machines à coudre professionnelles, du matériel de coupe et sur place construit des tables permettant de couper 15 moustiquaires à la fois. Je voulais faire de ce projet un projet pilote, et s’il était concluant, le répercuter dans quelques villages de l’archipel. C’est la raison pour laquelle j’ai créé l’ADIC en 1999.

Nous achetons et acheminons des moustiquaires à Mohéli, Nous mettons en place des centres chargés de sensibiliser et d’informer la population sur le mode opératoire de la distribution, de la vente des moustiquaires à un prix symbolique et d’en assurer leur ré-imprégnation par un insecticide la Ka-othrine. L’objectif est d’en faire un projet pilote et pérenne.

Les moustiquaires de Mohéli confectionnées par les femmes ont eu un grand succès mais ne pouvaient couvrir l’ensemble des villages, c’est ainsi que nous avons passé une commande importante de moustiquaires après consultation des fournisseurs, et grâce au financement de divers appuis dont le principal, l’ambassade de France à MORONI, la Francophonie, l’Union Européenne, plus tard les Clubs Rotary des États-Unis et des Comores, les Lions Clubs et mes nombreux amis, nous avons pu mettre en place ce projet.

Pour palier le manque d’eau potable et à la demande des villageois qui possédaient un trésor dans des caisses bien fermées du plateau de DJANDRO, tout un équipement de forage, nous réalisons des adductions d’eau et bien d’autres choses. Tout cela paraît simple en l’écrivant mais rien n’a été réalisé sans entraîner quelques vives réactions.

La sauvegarde du patrimoine insulaire fait également partie de vos priorités. Pourquoi le ravivage de l’Ordre de Mohéli était-il si important à vos yeux ?

La sauvegarde du Patrimoine insulaire fait partie de l’une de mes priorités. Un site archéologique de la ville de DJOEZI, un parc marin avec de magnifiques îlots, étaient-ils suffisants ?

Après de multiples contacts avec les jeunes, j’ai constaté que les comoriens connaissent mal leur histoire car ils ont d’autres priorités, trouver du travail, se nourrir, se soigner. Je crois sincèrement qu’à un moment de la vie, chacun de nous a besoin de retrouver ses racines afin d’avoir des repères et l’histoire de son pays y contribue.

Le ravivage de l’Ordre de l’Etoile de Mohéli m’a paru un excellent moyen de faire connaître Mohéli. Il a été réactualisé grâce à l’initiative de l’ancien Gouverneur de Mohéli, Monsieur Fazul, et de quelques-uns de ses amis. Actuellement le Grand Maître de l’Ordre est le Gouverneur en exercice Monsieur MOHAMED ALI SAID. En reconnaissance de mon soutien à Mohéli, il m’a nommée par décret ministériel N°09-114/PIAM du 8 Juillet 2009, Chancelière de l’Ordre. C’est avec un immense plaisir que je fais cette tâche, et je l’exerce avec sérieux.

L’expression « paradoxales Comores » est présente à de nombreuses reprises dans l’ouvrage, notamment pour qualifier les relations entre la France et l’Archipel. Quelle est votre perception des relations franco-comoriennes ?

Paradoxales Comores,

Le paradoxe est un puissant stimulant pour la réflexion. Il nous révèle la complexité inattendue de la réalité. Cette définition s’applique particulièrement aux Comores. Une rencontre avec un comorien m’a éclairée et m’a permis de mieux comprendre la politique des Comores. Il m’a dit « nous aimons la France, et nous y sommes très attachés mais si elle ne nous soutient pas, nous nous allierons avec le diable » !! On peut imaginer…

J’ai appris tout au long de mes courts séjours à connaître les Comoriens. Ils sont attachants, certes, on ne peut les oublier.
Je crois qu’il n’y a pas de hasard, ou disons qu’il a bien fait les choses, les belles rencontres se sont multipliées et m’ont permis de continuer même dans les moments les plus difficiles.

« L’ile de Djoumbé Fatima », périphrase souvent employée dans la presse locale, consacre la Reine comme un symbole de l’identité Mohélienne. Selon vous, cette reconnaissance tient-elle à son statut de dernière reine ayant exercé pleinement son pouvoir, ou est-elle liée à ses qualités propres, en particulier son image de femme libre et indépendante ?

DJOUMBE FATIMA est effectivement un symbole de l’identité Mohélienne, cette reconnaissance tient à son statut, une femme REINE, dans un pays musulman, c’est un symbole très fort de la reconnaissance de DJOUMBE en temps que femme. Sa vie fut remplie de turbulences, mais son drapeau reste toujours d’actualité pour les mohéliens.

Son père, soucieux de l’éducation de sa fille afin d’assurer son futur rôle de souveraine, la confia à une française fort pieuse, Mme DROUET, qui la traitait comme sa pupille, puis DJOUMBE fut soustraite à l’influence de la France. En fait elle a dû se battre sur tous les fronts. Ses amours tumultueuses en ont fait une femme en avance sur son temps. Son statut de dernière reine ayant exercé pleinement le pouvoir, ayant connu toute sorte de traverses, lui a permis non sans de grandes difficultés d’être une femme libre et indépendante.

Outre l’évocation des contes de votre enfance, où paradaient "les dames de la cour, lourdes de bijoux annelés, entourées de tapis somptueux et de sabres d’or", vous avez souhaité consacrer une partie de votre livre à restituer l’histoire de l’ile au XIXème siècle, et notamment l’avènement de la dynastie malgache. Quelles sources avez-vous privilégiées pour ce travail ?

Les dames de la cour et tout ce faste cité dans les journaux de l’époque et recueilli à la suite d’interview romancées ou pas, il est fort possible que les apparats de l’époque aient marqués Salima alors si jeune.

Outre les nombreux livres en ma possession, les photos de la correspondance officielle entre les ministères de l’époque et les représentants consulaires sur place m’ont aidé à reconstituer le passé oublié, ainsi que plusieurs séjours aux archives d’Outre mer à Aix-en-Provence, à l’Ile de la Réunion, les livres de bord des Commandants ayant accosté à Mohéli. Toutes les informations données dans le livre de SALIMA ont été minutieusement recoupées et vérifiées.

En conclusion de votre livre, vous faites un plaidoyer pour l’aide au développement écologique, et évoquez le secteur touristique. Pensez-vous qu’un essor dans ce domaine d’activité puisse se produire dans les prochaines années ?

Je l’espère vivement, mais le premier handicap à franchir est la communication entre les îles. L’environnement, l’éducation, la rigueur doivent se faire simultanément. Ce ne sera pas facile. Cela demandera du temps et de l’argent, et des hommes responsables.

Les causes qui engendrent la situation actuelle de Mohéli, la pauvreté des ménages, la défaillance du système éducatif la précarité des conditions de travail des élèves, etc. Cette île a besoin de soutien, elle a longtemps été oubliée et son rattrapage se fait, mais très lentement.

A l’image de Djoumbé Fatima et Salima, quel rôle doivent jouer, selon vous, les femmes comoriennes dans le développement de leur pays ?

Les femmes ont une lourde charge à assumer dans différents domaines. J’ai pu constater leur efficacité et leur détermination : elles assurent l’éducation des enfants, le travail au champ, les charges ménagères, le transport de l’eau dans les villages ruraux. Ce sont des battantes, j’ai pu le constater, mais comment sortir de leur isolement à Mohéli, rien n’est simple pour elles.

Pour en savoir plus sur l’action d’Anne ETTER en faveur des Comores, visitez le site dédié à son association :

www.chez.com/demosolidarites/adicindex.html

Dernière modification : 11/02/2013

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