Portrait de la Femme du mois

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Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, et nous raconter votre histoire ?

A Anjouan, je suis connue sous le nom de Nourdine Kaderbay. Je suis native de Madagascar. J’ai fait mes études de la 6ème au Bac à Paris, comme c’était la mode à l’époque. J’étais de la 6ème à la première au lycée Molière, dans le XVIème, et j’ai passé mon Bac dans le Lycée Jules Ferry, à place de Clichy. Je suis partie seule à Paris, j’étais pensionnaire, et je revenais tous les ans à Madagascar.

C’est à Paris que j’ai rencontré mon mari, on s’est marié, et je me suis retrouvée à Anjouan à 20 ans, avec pour seul bagage mon bac que j’avais obtenu en 1957. Je suis rentrée l’année d’après dans l’enseignement. Heureusement, le lycée a commencé à fonctionner en 1964. C’étaient des jeunes comme moi qui sortaient de l’Ecole normale, pour être professeur au lycée de Mutsamudu. Je me suis donc intégrée dans le milieu enseignant grâce à mes amis.
Actuellement, je suis retirée de la vie publique après 13 ans d’enseignement, et me consacre à l’éducation de mes enfants, mais je garde un lien avec l’enseignement grâce à mes anciens élèves.

Je vis simplement, je suis bien avec tout le monde, je m’occupe beaucoup de ma famille comme de ma belle famille. Pour garder la forme, je pratique la marche, un peu de natation et enfin, afin de rester éveillée intellectuellement, je lis un peu. Je me suis même mise à l’ordinateur, et pour ma mémoire, je joue au scrabble, et au Sudoku.

Quels sont les 3 mots qui vous caractérisent le mieux ?

Je pense être tolérante. J’ai essayé beaucoup de comprendre les autres, j’aime rendre service aux gens.

Dans l’enseignement, je faisais peur aux enfants. Ils me prenaient pour quelqu’un de sévère, car j’exigeais d’eux de la rigueur et de la discipline dans leur travail, et dans leur propre vie. Est-ce que vous avez lu le livre de Mohamed Nabhouane ? Il a été écrit en comorien, et traduit en français. Il a parlé d’une époque d’Anjouan qui est intéressante, et il parle de moi aussi… . Il a parlé de ma règle en fer, en disant que ceux qui n’apprenaient pas bien leurs leçons recevaient 2 ou 3 coups de règle sur le bout des doigts.

J’ai aussi beaucoup de volonté, et j’arrive finalement à ce que je veux. Pendant toutes ces années, j’ai voulu quelque chose et je l’ai obtenu. Avec de la volonté et du courage, on y arrive, d’ailleurs je l’ai dit à mes élèves. Mais je crois qu’ils en sont conscients quand même.

Pourquoi avez-vous décidé de créer la première école pour filles d’Anjouan ?

Je suis entrée dans l’enseignement en 1959, jusqu’en 1972. J’étais au cours élémentaire pendant deux, trois ans, et puis on a commencé à parler de l’école des filles, parce que les filles étaient nombreuses à vouloir venir à l’école. Mais l’école des garçons était tenue par des maitres, et elles ne voulaient pas se mélanger avec maîtres et garçons. A cette époque, les filles ne venaient pas en classe, mais leurs parents voulaient à tout prix qu’elles puissent aller en classe avec une maitresse, là où il n’y avait que des filles.

Pourquoi les parents refusaient-ils que les filles partent étudier dans les écoles de garçons ?

Vous savez, les filles ne sortaient pas à l’époque. Lorsque je suis arrivée à Anjouan, on ne voyait jamais les femmes pendant la journée. C’est uniquement la nuit qu’elles sortaient, et voilées. Et malgré cela, les parents voulaient à tout prix que leurs filles aillent à l’école, et c’est grâce à cela que l’on a pu créer cette école de filles.

Comment êtes-vous parvenue à la création de l’école des filles ?

J’ai enseigné pendant trois années à l’école des garçons, où il n’y avait que des maitres, et nous avons décidé ensemble, comme il y avait une demande importante, de créer cette école pour les filles.

On a donc commencé à l’école des garçons, où on nous a donné un local pour faire le CP. Ensuite j’ai eu les filles de CP au cours élémentaire. Mais le local que nous avions était trop petit pour accueillir les CM, et c’est à ce moment là qu’on nous a promis qu’une école de filles allait ouvrir, vers 1962. Avec l’aide de tout le monde, et notamment le Président AHMED ABDALLAH, et le Ministre de l’éducation de l’époque, M. AFFANE MOHAMED, on a décidé de créer une école de filles à Mutsamudu. Nous avions déjà de nombreuses élèves au CP, CE. J’ai repris mes élèves de CE pour leur faire le CM2, et depuis, l’école s’est remplie.

Dès la première année, les classes étaient surchargées, avec entre 30 et 35 élèves. C’était tous de bons élèves, de bon éléments car à l’époque, tous les enfants n’allaient pas à l’école. Seulement les plus doués étaient envoyés, et ils ont d’ailleurs très bien réussi.
Je faisais partie de ses enseignantes, ensuite la femme d’un coopérant a assuré la classe de CP, et deux autres professeures ont rejoint l’école ensuite. J’ai enseigné dans cette école jusqu’à la fin de ma carrière.

Avez-vous dû faire face à des hostilités à cette époque ?

Non, le projet de l’école des filles s’est réalisé sans problème. Tout le monde était d’accord, et voulait que les filles aillent à l’école, avec des maitresses, et uniquement des salles composées de filles.

Quels étaient vos soutiens ?

Je connaissais bien le Président AHMED ABDALLAH, il était très gentil et venait souvent nous voir, c’était comme un ami, et le Ministre de l’éducation M. AFFANE MOHAMED avait été le maître de mon mari.

Que pensez-vous du fonctionnement du système éducatif comorien ? Avez-vous vu une réelle évolution depuis votre arrivée à Anjouan ?

Quand je suis rentrée dans l’enseignement, il n’y avait que des classes qui s’arrêtaient au CM2, on faisant faire passer le concours d’entrée en 6ème, et le certificat d’études primaire.
Le lycée n’a commencé de fonctionner qu’en 1964.

Je pense que l’enseignement actuel, surtout l’enseignement public, connait de graves difficultés par manque de maîtres compétents. Il faudrait donc miser sur la formation des enseignants, et contrôler le suivi de ces derniers. J’insiste sur le rôle des instituteurs car ils sont à la base d’un enseignement solide.

Quels sont les obstacles que rencontrent les femmes aujourd’hui ?

Dans la vie comorienne, les femmes jouent un rôle principal dans l’éducation de leurs enfants. J’ai toujours remarqué que ce n’était pas le père qui venait inscrire son enfant à l’école, mais la maman, et ce depuis 1959. Mais il y a un obstacle financier bien entendu, car les écoles privées coutent cher. Elles ont beaucoup de choses à faire.

Je ne sais pas si vous le savez, mais le rôle des femmes est particulier à Anjouan, parce que ce sont elles qui acceptent, après le mariage, leur mari dans la maison. Ce sont elles qui dirigent la maison, le foyer, et l’éducation des enfants. S’il y a une mésentente, le père doit partir. La femme le chasse de la maison.

Actuellement, avec les études qu’elles ont poursuivies, elles ont trouvé du travail, mais elles n’oublient pas leur rôle de femme du foyer. Elles arrivent à concilier les deux. J’en suis contente parce qu’avant, il y avait plusieurs femmes dans le foyer, mais maintenant que les femmes étudient, elles ont une nouvelle notion de la femme du foyer. Toutes les femmes que je connais ont su garder leur couple.

Toutes celles qui ont fait des études ont trouvé du travail. Elles sont bien vues, et trouvent le poste qu’il faut. Je pense qu’il n’y aura pas de problème tant que la femme poursuivra les études et ira à l’étranger.

Que pensez-vous de l’opportunité pour les jeunes d’étudier à l’étranger ?

Ils veulent tous partir en France, mais ne le peuvent pas. A Anjouan, ils n’arrivent pas à avoir les bourses pour partir. Faute d’aides et de moyens, ils acceptent des bourses du Maroc, du Sénégal, etc, mais je sais que beaucoup préfèreraient partir en France. Vous savez, c’est le pays de leur langue maternelle.

Partir à l’étranger permet aux jeunes de comparer la vie là bas et ici, si bien que beaucoup qui partent étudier restent là bas pour travailler, quitte à envoyer de l’argent à la famille. Mais beaucoup sont quand même revenus, dans la santé surtout, mais moins dans l’enseignement.

Croyez-vous que le rôle des hommes a aussi évolué au sein du foyer ?

(Rires) Certainement, certainement. C’est sûr que de poursuivre les études en France, ou ailleurs les aide à comparer leur couple avec ceux de France, et les hommes s’occupent de plus en plus de leurs enfants, etc. Tous les nouveaux couples que je connais tiennent le coup, ce n’est plus comme avant.

D’une façon générale, quel rôle, selon vous, les femmes doivent-elles aujourd’hui jouer pour le développement de leur pays ?

Je pense qu’elles s’intéressent beaucoup aux associations. Elles devraient aussi s’impliquer en politique. Il y a eu un moment où les femmes voulaient se lancer dans la politique, mais finalement ça n’a pas marché. Il y a eu une femme ici, à Anjouan, qui a voulu être présidente, mais elle n’a pas poursuivi. Je crois que les gens, malgré tout, n’auraient pas trop confiance, parce que pour eux la femme est encore celle qui doit rester au foyer. Pour la politique, il faudra encore des années…

C’est sûr, les femmes vont évoluer. Mais la situation aux Comores va-t-elle changer ? Ça je ne sais pas. Mais la femme elle-même, je suis sûre que la situation va changer pour elle, si elle a la volonté et qu’elle veut travailler.

Dernière modification : 13/12/2012

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