Portrait de la Femme du mois

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Bonjour, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous présenter vos responsabilités et vos engagements associatifs ?

Je suis Mme Assoumany Jacqueline, de nationalité comorienne. Je suis un peu métissée car née d’une mère malgache et d’un père comorien. Je suis mariée, et j’ai 4 enfants.
Je suis venue aux Comores très jeune, dès l’âge de 18 ans. Et j’ai dû, à 19 ans, entrer dans la vie active, car j’ai perdu mon père et que je suis l’aînée de 4 filles.

Pour la vie associative, j’ai adhéré au réseau "Femmes et Développement" en 2001. J’étais encore active, mais je partais à la retraite trois ans plus tard, et je ne me voyais pas rester à la maison. Donc j’ai adhéré car je me reconnaissais dans les femmes dynamiques que j’entendais à la TV, à la radio, et qui pensaient à l’amélioration de la condition de la femme comorienne. Je suis actuellement Présidente du Réseau National "Femmes et Développement".

Quels sont les 3 mots qui vous caractérisent le mieux ?

La persévérance : car quand on veut faire quelque chose, il faut aller jusqu’au bout.

La modestie : même si j’ai été responsable de plusieurs départements à la Poste, ce n’est pas pour autant que j’ai pris la grosse tête, et que je ne considérais pas les agents sous mon autorité.

Être à l’écoute des autres : surtout dans un milieu associatif où les gens vous posent leurs problèmes auxquels vous devez trouver des solutions.

Vous avez connu une belle progression dans votre parcours professionnel, passant d’agent d’exploitation des PTT à Directrice de la Poste à Moroni. Comment expliquez-vous cette réussite professionnelle ?

J’avais fait des études de commerce à Madagascar et j’ai été admise directement comme agent d’exploitation. Deux années plus tard, il y avait un concours pour devenir contrôleur. Je me suis présentée parce que pour moi, se présenter à un concours c’est d’abord avoir un statut dans la hiérarchie et surtout une meilleure condition de vie. J’ai été envoyée à Madagascar pour être formée et on m’a nommé contrôleur des guichets.

Huit ans après, la mission de coopération française a décrété un concours à l’intention des contrôleurs nationaux. J’ai été admise, et je suis partie à Toulouse à l’école des services postaux et financiers. A mon retour, on a commencé à m’accorder plus de confiance et j’ai été nommée receveuse du bureau principal de Moroni pendant 3 ans. Ce n’était pas facile car j’assurais en même temps le paiement de tout le personnel de la Poste, ce qui fait beaucoup de responsabilités, surtout quand on est enceinte. J’ai ensuite été nommée chef de la section philatélie internationale, où j’ai été en contact avec des imprimeurs français pour proposer des timbres qui s’inspirent de la réalité comorienne, surtout en matière d’artisanat, de culture, de paysages, de la faune et de la flore. C’est ainsi que la philatélie comorienne a redoré son blason pour être cotée au niveau international, après le laisser-aller qui a suivi l’indépendance.

J’ai par la suite rejoint le service des affaires internationales pour le calcul des frais terminaux. L’administration postale fonctionne selon le principe de la compensation. Si un pays reçoit plus de courriers qu’il n’en envoie, la différence est payée par le pays qui a envoyé le plus de courrier. Et cela fait gagner beaucoup d’argent aux pays en développement qui reçoivent beaucoup de courrier. Les retombées de cette différence de prestation rentrent dans la caisse de la Poste, ce qui permet d’investir en équipements, en bâtiments.

Après, j’ai été envoyée en Côte d’Ivoire, pour la comptabilité internationale. Et c’est de là bas que j’ai été nommée directrice de la Poste à Moroni. Je suis tombée des nues. On m’a expliqué que toute la direction de la Poste avait été chamboulée. Ils ont donc regardé dans les dossiers le profil des personnes qui pouvaient prendre la relève, et c’est ainsi que j’ai été choisie.

J’ai fait 32 ans de bons et loyaux services à la Poste. Je n’ai jamais été taxée d’avoir fait des détournements de fond alors que j’ai été receveuse pendant trois ans à gérer des millions tous les jours. Je remercie Dieu de ne m’avoir pas fait tenter par des malversations, sinon ma carrière ne serait pas allée loin.
Dans mon cursus, je me suis fait la remarque suivante : quand j’ai été nommée contrôleur après la formation, j’étais la seule comorienne. Lors du concours proposé par l’Ambassade de France, j’étais la seule candidate, et pour la poste de Directeur, j’étais la première directrice aux Comores et la première conseillère technique. Pendant toute ma carrière, j’étais la seule femme à franchir toute cette hiérarchie.

Vous avez bénéficié d’une formation continue tout au long de votre carrière. Quel est, selon vous, l’intérêt de cette forme d’enseignement ?

Compte tenu du fait que je suis issue d’une famille modeste, et que je n’ai pas de frère, ni d’oncle qui pourrait me pistonner dans l’évolution de mon travail, je me suis dit qu’il fallait que je passe les concours internes. A partir de là, lorsque des postes à responsabilité se présentent, c’est le profil adéquat que les dirigeants cherchent sur la base des diplômes obtenus et des compétences acquises.

Parlez-nous un peu de votre vie associative…

Je suis allée à la retraite en 2004 et j’ai continué à évoluer. On m’a nommé responsable d’un département du "Réseau National Femmes et Développement" (RNFD), l’éducation, car antérieurement à la Poste, j’ai enseigné pendant trois ans aux Comores. C’est ainsi que j’ai initié la première cession d’alphabétisation des femmes adultes en milieu rural en 2003. Selon les statistiques, 70% des femmes sont analphabètes. Et, Dieu seul sait, quand on est analphabète, il y a beaucoup de barrages au niveau social, au niveau économique, et même au niveau de la maison. Car la femme est non seulement mère, mais aussi éducatrice. Donc je me suis dit que si j’avais eu la chance de faire des études, pourquoi ne pas aider ces femmes en milieu rural à apprendre l’alphabet, à lire, écrire et compter en Shikomori. Après ce cycle de formation de six mois, les femmes ont amélioré leur condition de vie, du moins le quotidien : elles savaient faire une petite addition, une petite soustraction, écrire dans leur cahier journalier le kilo de tomates qu’elles ont, ce qui leur reste d’argent, et manipuler la calculatrice, donc on était très fiers de ce programme.

J’ai également contribué au niveau du réseau, à travers les activités proposées, à trouver une ouverture régionale. Au niveau du COMESA, j’ai pu obtenir l’accréditation du RNDF dans le cadre du programme « paix et sécurité ». Nous sommes considérés comme un pays de post-conflit suite à la crise séparatiste d’Anjouan. Dans ce contexte, le COMESA a identifié le RNFD pour être leur interlocuteur ici aux Comores.

Comment faites-vous pour concilier, hier votre vie professionnelle, et aujourd’hui vos engagements associatifs, avec votre vie privée ?

Pendant ma vie professionnelle, quand mes enfants étaient encore petits et qu’il m’arrivait de voyager, je prenais toutes les dispositions au sein de mon foyer pour qu’ils ne manquent de rien en mon absence. J’ai donc été aidée par mon mari car nous discutons, nous parlons de beaucoup de choses pour améliorer notre condition de vie. Comme j’avais évolué dans la vie professionnelle, mon mari avait aussi une certaine fierté : c’est un honneur pour lui d’avoir une femme socialement bien placée.

L’objectif principal du Réseau National Femmes et Développement (RNFD), dont vous êtes la présidente, est de favoriser la participation des femmes comoriennes dans le processus de développement et la prise de décision. Pensez-vous que l’autonomisation des femmes soit une condition du développement économique et social aux Comores ?

Oui, c’est un facteur essentiel. Mais une femme pour être autonome, doit d’abord savoir lire et écrire en comorien. Si elle a une activité économique, il faudrait qu’elle soit en bonne santé. Car une femme qui n’est pas en bonne santé, qui n’a pas les conditions favorables dans son quotidien, ne peut pas travailler, ni apporter quelque chose à sa famille. Il faudrait également que les services publics soient adéquats : l’eau, et l’électricité. Comment peut-on travailler sans eau ni électricité ? L’eau doit être potable, sinon les enfants tombent malade, et nous ne pouvons plus vivre à la lumière de la bougie, c’est inconcevable. Aux Comores, il faudrait donc que soient réunies des conditions économiques et sociales pour que la femme puisse être vraiment autonome dans le cadre de ses activités.

En quoi votre vision de la femme, comme personne humaine, citoyenne, et actrice de la vie sociale, avec ses droits, ses devoirs et ses obligations sociales, influe sur les activités proposées par le RNFD ?

Le RNFD contribue à la valorisation de la femme à partir des activités qu’il initie. La femme doit être prise en compte, elle doit prendre part au développement du pays. Mais pour qu’elle puisse y contribuer, il faudrait mettre en place des mécanismes qui intègrent le rôle de la femme au sein de la société, pour lui permettre de participer à la prise de décision. Une citoyenne, à mon avis, doit prendre connaissance de ses droits et de ses devoirs. Il faudrait qu’elle connaisse la Constitution de son pays et la loi électorale. Il faudrait aussi qu’elle sache que le code de la famille, déjà élaboré, est mis en pratique, pour qu’elle puisse revendiquer ses droits, les droits de ses enfants et de sa famille. Une citoyenne doit également connaître la vie du pays, qui dirige, que fait-on dans le domaine économique, dans le domaine social, en tant que partie prenante.

Nous sommes là pour la promotion de la femme, mais nous œuvrons aussi auprès des personnes vulnérables. Concernant la santé, dans le cadre du RNFD, nous organisons des activités de sensibilisation autour du planning familial. Comment espacer les naissances, comment se protéger contre le paludisme, contre le VIH Sida. On sensibilise les jeunes filles sur les avortements clandestins, les rapports sexuels précoces. Comme nous avons, au sein du réseau, beaucoup de sages femmes et d’infirmières, ce sont ces personnes qui vont dans les établissements scolaires sensibiliser les jeunes.
Nous avons également initié des activités sur l’environnement sain en sensibilisant une vingtaine d’associations de femmes au traitement des ordures ménagères.

Étant donné qu’il y a un fort taux de déscolarisation des jeunes filles aux Comores, nous avons aussi ouvert en 2006 un atelier de couture au réseau, pour celles qui veulent s’y intéresser. A l’issue de cette formation d’un an ou deux ans, elles peuvent déjà gagner leur vie.


Quels sont les principaux partenaires du Réseau National Femmes et Développement ?

Beaucoup de partenaires financent nos activités. Nous avons le gouvernement comorien, les gouvernorats des iles autonomes, le système des Nations-unies, et les partenaires bilatéraux et multilatéraux comme la France. La France nous a beaucoup aidés. Déjà à la veille de la conférence internationale sur la femme de Beijing en 1995, c’est la mission de coopération française qui a financé un documentaire que le réseau avait fait sur la petite fille. La coopération française a également financé les billets d’avions du RNFD pour participer à cette conférence. Plus récemment, la France a également permis la réhabilitation de notre local, aujourd’hui bien approprié à nos activités. Je profite de cette opportunité pour remercier l’Ambassade de France de nous avoir aidés dans ces différents domaines.

D’après votre expérience, quels sont les progrès à accomplir en matière d’égalité hommes-femmes aux Comores ?

Les problèmes qui se posent pour le genre sont fortement inter-liés. Toute politique de promotion du genre ne peut être effective sans un certains nombre de conditions :

Si la femme n’est pas autonome, économiquement et financièrement.

Si elle n’est pas en bonne santé, pour avoir une productivité satisfaisante.

Si elle n’a pas les compétences requises pour mener ses projets, et bénéficier des opportunités d’investissement et d’emploi qui doivent lui garantir un niveau de revenu adéquat pour subvenir à la satisfaction de ses besoins.

Si la femme n’est pas représentée dans les structures de décision, pour contribuer activement à l’analyse et à la prise de décision qui peuvent également l’affecter.

Si les mécanismes institutionnels qui soutiennent sa promotion ne disposent pas de moyens satisfaisants pour mener efficacement les programmes initiés en sa faveur.

En fait, la femme comorienne doit être consciente que l’égalité hommes-femmes ne se présente pas sur un plateau d’argent, mais c’est un combat permanent qu’elle doit gagner au final. Car les hommes ne nous feront pas ce cadeau. Il faut que nous, les femmes, montrions aux hommes que nous avons les mêmes compétences qu’eux.

Le 20 mars prochain, vous représenterez les Comores au Forum des femmes francophones. Quel message souhaitez-vous porter lors de cette journée ?

Dans le cadre de la francophonie, j’ai constaté que les jeunes filles comoriennes ne parlent pas bien français actuellement. Le français se dégrade dans le milieu scolaire. Même les terminales s’expriment très mal en français alors que nous sommes un pays francophone. En temps qu’association de femmes en développement, nous devrions mettre l’accent dessus.

Je vais également tenter de faire porter ma voix pour l’adhésion au sein de l’association des femmes francophones, car il y a des activités qui prennent en compte ce que nous faisons au sein du RNFD.

Comme nous sommes en minorité dans les sphères de décision, je voudrais aussi avoir l’appui de la francophonie pour organiser des activités qui nous permettraient d’inciter les femmes à se positionner dans la politique, et monter un leadership de femmes au niveau des Comores.

Je parlerai aussi des violences à l’égard des femmes et des filles. C’est un phénomène qui prend de l’ampleur. Nous prenons part, via le réseau, à la plateforme contre les violences, mais il faut inciter les femmes à parler, à dénoncer. Il ne faut pas qu’elles gardent cela pour elles, car cela cause un traumatisme psychologique, et physique. Il faut orienter les femmes pour qu’elles aillent devant la justice pour être dédommagées.

Quels conseils donneriez-vous aujourd’hui à une jeune comorienne qui souhaite contribuer au développement de son pays ?

Il faudrait d’abord qu’elle s’instruise, qu’elle ne s’arrête pas en bon chemin, pour pouvoir devenir une femme complète. Il faudrait qu’elle soit ambitieuse, qu’elle aille jusqu’au bout de ses études, au stade universitaire, tout en gardant sa culture et sa religion. Il faudrait aussi qu’elle soit au courant de tout ce qui se passe dans son pays, à travers les journaux et la TV, car c’est à partir de là qu’elle peut voir la réalité des choses. Il faut qu’elle soit motivée, qu’elle sache ce qu’elle veut faire de sa vie. Qu’elle ne compte pas seulement sur les parents, car ils ne sont là que pour quelque temps.


Que pensez-vous de l’avenir des femmes en politique aux Comores ?

Le réseau fait partie de la plateforme des femmes en politique, mise en place par la Commission de l’Océan Indien. C’est vrai, très peu de femmes sont engagées en politique et nous devons faire un plaidoyer dans les localités pour qu’elles s’y intéressent ainsi qu’à la vie de leur pays. Il faudrait qu’elles s’intègrent, qu’elles aient une place dans les partis politiques. Au sein d’un parti politique, si une femme fait ses preuves, elle peut être présentée comme candidate portée par le parti. Il n’y a pas de femme parlementaire comorienne. C’est un triste constat, même s’il y avait des femmes candidates aux législatives. Si on ne fait pas de politique, on ne contribue pas véritablement au développement du pays. Car c’est en faisant de la politique, qu’on peut être amené à travailler dans les sphères de décision, pour se faire entendre, et faire valoir ses droits. Ce ne sont pas les hommes qui vont nous donner ça, non, c’est quelque chose qui s’arrache.


Plus d’informations sur le site du Réseau National Femmes et Développement :

www.rnfd-comores.org

Dernière modification : 08/03/2013

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