Portrait de la Femme du mois

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Bonjour, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous présenter votre parcours professionnel ?

Je m’appelle Anziza M’changama, M’changama Cheik maintenant, puisque je suis mariée à un comorien depuis deux ans bientôt. Je vis à Moroni depuis 2009. Mon parcours professionnel est assez chaotique, et n’est pas du tout celui qu’il était destiné à être. J’ai fait des études de psychologie, puis des études de communication des entreprises (pub, marketing) et en sortant de là, je me suis retrouvée à travailler en tant que commerciale dans les ressources humaines. J’ai passé quelques années dans le recrutement, notamment pour un gros site internet et la crise aidant, et le besoin de changement, je me suis retrouvée aux Comores. Étant née en France, avec le français pour langue maternelle, j’ai fait la connaissance d’un cadre de l’ORTC justement à la recherche d’une personne ayant ce profil. Mon CV l’intéressait, il m’a fait faire des essais voix à la radio. Il s’avère que ma voix passait à peu près bien, même si je n’ai pas le débit qu’il convient forcément aux comoriens, puisque je parle apparemment à toute vitesse. Donc je me suis retrouvée journaliste radio. De temps en temps, je fais de la TV aussi. A l’ORTC je m’occupe avant tout ce qui est culturel. Issue de la diaspora, je suis aussi en charge des relations bilatérales France-Comores, et occasionnellement, je suis interlocutrice anglophone lorsque nous accueillons des personnalités étrangères.


Plus précisément quels évènements couvrez-vous dans le cadre des relations bilatérales France-Comores ?

Je couvre tout évènement, positif ou négatif, qui a trait aux relations bilatérales. Je pense par exemple à la stèle érigée à Mitsamiouli il y a deux ans. Lors des inondations survenues l’an dernier dans la région de Bambao et Hambou, nous avons reçu l’aide de différentes ambassades, et j’ai été chargée de relayer l’information de l’aide française, venue non seulement de l’Ambassade de France en Union des Comores, mais également, et pas des moindres, des régions françaises qui se sont mobilisées : PACA, Ile de France et certains départements où la diaspora comorienne est importante. Il y a eu une véritable solidarité France-Comores. Autre exemple, avec le prédécesseur de l’Ambassadeur de France, M. Luc Hallade, et le gouvernement comorien, il y avait eu une « crispation » pour reprendre leurs termes, pour ne pas dire crise, sur le principal sujet de discorde, c’est-à-dire Mayotte : c’est systématiquement moi que l’on charge de relayer ce type d’évènement, d’aller à la conférence de presse, et de récolter des informations auprès de l’Ambassadeur.


A propos de votre arrivée aux Comores : il a fallu vous adapter à un nouveau pays, en plus d’effectuer un nouveau métier. La transition n’a-t-elle pas été trop dure ?

Mon arrivée s’est passée relativement en douceur. J’avoue que j’avais un petit matelas qui m’a permis, en bonne fainéante, de ne pas travailler tout de suite. Même si j’étais à la recherche d’un travail car, quand on veut s’installer dans la durée, il faut trouver un emploi.

J’ai juste eu, dans un premier temps, le « choc » du pays, qui n’en était pas vraiment un car j’étais venue quelques fois en vacances, je le connaissais quand même. Mais honnêtement, ça n’a pas été si facile. Aux Comores ou ailleurs, ça aurait été pareil d’ailleurs. Les coupures d’électricité, d’eau, je m’y étais préparée en m’installant dans le tiers monde, mais la vraie difficulté c’est l’éloignement : quitter la famille, les amis, même si on sait que l’on peut y retourner. Une solitude s’empare de vous, mais les gros coups de chance de la vie font que, peu après mon arrivée, je rencontre celui qui va devenir mon mari, qui me présente celui qui deviendra mon patron. Donc je me ré-entoure, j’ai trouvé un job où je me sens bien, je pense maintenant créer ma petite famille et je commence à me faire quelques amis – au bout de trois ans et demi, il était temps !


Quels sont les 3 mots qui vous caractérisent le mieux ?

Têtue, juste, et bavarde


Quelles sont selon vous les avantages et les limites à l’exercice du métier de journaliste aux Comores ?

Déjà en tant que femme journaliste, c’est très particulier les Comores puisqu’en termes de parité, d’égalité professionnelle c’est un pays qui n’est pas du tout en retard. On accepte très bien que les femmes travaillent, et surtout on n’a aucun problème à payer le même salaire pour les femmes à poste égal. En revanche, pour les limites du journalisme, il y a tout ce qui est protocolaire dans un pays qui se revendique musulman. Si on veut couvrir des évènements au palais présidentiel, on se doit d’avoir les cheveux couverts d’une certaine manière, des vêtements qui vont jusqu’à une certaine longueur, etc. J’avoue que je ne rentre pas du tout dans ce cadre là, donc pour moi, c’est plutôt un handicap. Et pas qu’au palais présidentiel d’ailleurs, puisque dans certains ministères aussi, on ne me laisse pas rentrer car je ne suis pas habillée comme il faut. Mais je ne vois pas pourquoi ça ne rentrerait pas dans les mœurs qu’une journaliste n’est pas là forcément pour être sur des talons hauts et avec une robe longue, mais doit être à l’aise car parfois ça va vite, il faut bouger. Je pense que ça va venir. C’est vrai aussi qu’en politique, rarement un homme de pouvoir acceptera de se faire interviewer uniquement par une femme. Il va réclamer un contrepoids, une autre partie, peut être un autre journaliste – bref il ne veut pas être seul face à une femme. Il y a beaucoup de femmes journalistes, mais nous sommes bien conscientes que toutes les portes ne nous sont pas encore ouvertes, et plus on monte dans les hautes sphères de pouvoir, et moins les portes s’ouvrent, bien au contraire.

Pour ce qui est du journalisme en tant que tel, les contraintes dépendent de celui pour qui vous travaillez. Dans le public, comme c’est mon cas, ce sont des institutions étatiques, et donc vous êtes assujettie à des règles comme « ne dis jamais du mal de la personne au pouvoir », et « garde toi aussi de dire du mal de l’opposition car demain elle pourrait être au pouvoir ». Donc il y a une certaine langue de bois, ce qui est regrettable, mais ça fait partie du jeu du public, et chacun est libre d’aller dans le privé.

Pour les belles choses du journalisme, c’est un vaste monde des possibles. Le terrain est tellement en friche aujourd’hui, que les choses ne sont pas vraiment figées. Chacun peut choisir de se spécialiser dans une catégorie. Sur de petites iles où tout le monde se connait, on est rapidement identifié. Si vous décidez d’être journaliste politique, une fois que vous avez fait le tour des ministères, avec une belle interview de tel ou tel membre du gouvernement, les portes s’ouvrent très vite. Cela se passe sans trop de protocole et c’est une bonne chose.


Que pensez-vous de la parité et du respect de l’égalité hommes-femmes aux Comores ?

Je pense que nous ne sommes pas en retard dans ce domaine, si on prend l’échelle du monde. Les Comoriens ne sont pas prêts à élire une femme présidente, certes, mais à mon avis, la France non plus, comme beaucoup d’autres pays. Pour le reste de la politique, je pense qu’il y a vraiment une volonté de parité. D’ailleurs la porte-parole du gouvernement est une femme. Dans ce domaine-là, les politiques, qui doivent montrer l’exemple, sont quasi irréprochables. Par contre, dans la société, il y a le paradoxe de la vie de tous les jours, où on nous explique l’importance de la femme, joyau et trésor de la maison et de la famille, mais en même temps, elle ne peut pas s’habiller comme elle veut, elle ne peut pas sortir comme elle veut, et elle n’a pas droit de cité dans les places publiques, réservées aux hommes qui ont fait le grand mariage. Donc on est dans une belle parité professionnelle, mais on n’en est pas encore à l’égalité des sexes.

Quels conseils donneriez-vous aujourd’hui aux jeunes comoriens qui souhaitent contribuer au développement de leur pays ?

Je leur conseillerais d’essayer de prendre conscience de la beauté de l’île. Ne serait-ce que la route que j’emprunte tout les matins, qui me fait traverser la ville pour aller jusqu’à Voidjou. L’image de la moquée du vendredi est quelque chose que l’on s’approprie, que l’on emporte avec soi, et que l’on croit reconnaitre dans chaque bâtiment blanc un peu bombé à l’autre bout du monde. Je leur dirais de penser à eux-mêmes, de se construire autour d’une envie de vivre dans leur pays et de développer sa richesse, car multipliée par le nombre de jeunes comoriens, cette démarche ne peut qu’aider au développement du pays.

Dernière modification : 16/06/2013

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